.
Actualités
Rubriques

Vente

Emploi

Contact

 



Horlogerie : des machines et des hommes
 
Le 16-10-2018

L’horlogerie de luxe vante le travail de la main. Mais derrière chaque modèle, il y a des machines-outils ultrasophistiquées. Une mécanique bien huilée

Lorsqu’elle dévoile ses coulisses, l’horlogerie aime montrer ses ateliers, si propres qu’on pourrait y manger par terre. Ils sont peuplés d’horlogers la loupe vissée à l’œil, en blouse blanche, l’air calme et concentré. Cette iconographie est logique pour cet univers qui promeut la tradition avant tout, et qui a fait de la « manufacture » un terme omniprésent. Ce qu’il exhibe moins, ce sont ces autres ateliers remplis de machines-outils alignées, vrombissant dans une odeur doucereuse d’huile de coupe. Certaines ont des airs de canon à électron, munies de chargeurs qui rappellent les mitrailleuses Gatling, dans les westerns. Mais en fait de plomb, ces machines à commande numérique crachent du laiton, matière de prédilection de ce secteur.

DANS CE PETIT MONDE, LES ROBOTS ONT UNE ÂME. IL FAUT LES RÉVEILLER, LES METTRE EN ROUTE, LES FAIRE MONTER EN TEMPÉRATURE.

Gérées par une poignée d’opérateurs en bleu de travail, elles façonnent les composants qui font la montre. Loin d’un manichéisme que l’image d’Epinal de la montre suisse pourrait laisser croire, le secteur assume pleinement la complémentarité entre les deux modes opératoires. « Nos montres sont fabriquées dans une démarche de tradition et d’innovation, donc à la fois par des personnes et des machines modernes », explique Karl-Friedrich Scheufele, coprésident de Chopard et responsable des collections horlogères. Cet arbitrage est dicté par des considérations de coût et de qualité. « A la main, on ne peut pas faire deux pièces égales. Chaque composant risque d’être un prototype, donc chaque montre finale risque d’être un prototype, ce qui coûterait une fortune », confirme l’horloger indépendant Romain Gauthier, spécialiste des finitions très haut de gamme et sous-traitant pour de nombreuses grandes marques.

Pour être fiable, durable, précise, la montre moderne se repose donc sur des machines-outils d’une sophistication croissante. Elles partent de plaques ou de barres de métal qu’elles percent, taraudent, découpent, fraisent, plient et tordent. C’est ainsi que naissent les minuscules composants du mouvement de la montre, parfois à la limite du microscopique. On parle de vis d’un millimètre de long pour un quart de diamètre. Elles tiennent en place des ressorts plus fins que des cheveux, qui eux-mêmes retiennent des engrenages d’un dixième de millimètre d’épaisseur. Le tout fabriqué à des milliers d’exemplaires, toujours aux mêmes dimensions, avec une marge d’erreur qui avoisine 2 microns. Certaines de ces machines à commande numérique ressemblent à des modules d’alunissage qui débitent des centaines de composants à l’heure. La finesse et la précision de cet usinage peuvent faire la différence entre une montre qui marche et une autre qui va se gripper et revenir au service après-vente.

La noblesse est dans les finitions

Mais contrairement aux idées reçues, la machine ne dépeuple pas les ateliers, ni ne crée un environnement sans valeur ajoutée humaine, bien au contraire. Les marques les plus raffinées de la haute horlogerie s’appuient sur des experts en réglage de machine-outil qui sont aussi convoités que les meilleurs horlogers. Romain Gauthier, mécanicien de formation, ajoute : « Une machine à commande numérique, qu’est-ce qu’elle fait ? Des déplacements : avancer, reculer. Mais elle est aveugle. Il faut des connaissances, du savoir-faire et des années d’expérience pour en tirer le meilleur. » Dans ce petit monde, les robots ont une âme. Il faut les réveiller, les mettre en route, les faire monter en température.

Voilà pour la machine. En aval de ces phases de fabrication automatisées, vient la main, chargée des opérations essentielles que sont le contrôle qualité, l’assemblage et l’emboîtage. « Le contrôle, les finitions réalisées par la main et l’œil ne pourront jamais être remplacés par le seul travail des meilleures machines », explique Thierry Stern, président de Patek Philippe. Dès qu’elles sont un tant soit peu sophistiquées, les finitions sont exécutées par la main de l’homme.

L’assemblage est lui aussi fait à la main. La plupart des opérations résistent à l’automatisation à cause de la taille des pièces, mais aussi parce que la main travaille sous la surveillance constante de l’œil. L’inspection est ainsi permanente. Chez Patek Philippe, les inspections se suivent – chaque fois qu’un composant est saisi, il est contrôlé, scruté, vérifié – et se cumulent tout au long de la vie de la moindre vis, de chaque cadran, aiguille et engrenage, aussi petits soient-ils. Mais là où le travail manuel trouve tout son sens, toute sa noblesse, c’est dans les finitions.

La décoration des surfaces métalliques, l’embellissement du métal, de ses rebords, de ses percements et des fentes de vis est une composante consubstantielle de la belle horlogerie. Et à un certain niveau d’exigence, nécessairement manuel. « La décoration est axée beaucoup plus sur la perception, la sensibilité et le toucher », confirme Romain Gauthier. Le polissage, le satinage, d’innombrables techniques viennent signaler la beauté intérieure de la mécanique. Chez Vacheron Constantin, un artisan consacrera trois à quatre jours aux seuls composants d’un tourbillon, minuscule dispositif de 8 mm de diamètre. Pour les finitions du calibre Patek Philippe 29-535 PS, 270 composants dans un volume de 4,5 cm3, les heures de travail se comptent en centaines. Même chose pour le polissage ou le sertissage de diamants d’une Rolex Pearlmaster entièrement pavée. Logique, donc, que l’horlogerie de luxe continue de glorifier le travail de la main.

Par David Chokron
www.lemonde.fr

 



Copyright © 2001 - 2019 Inter Group News All Rights Reserved