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Peter Brabeck: «Mes investissements dans des start-up n’ont pas de motivations financières»
 
Le 09-07-2018

Après une vie chez Nestlé, Peter Brabeck a tourné la page. Il investit désormais dans l’alimentation, la santé, l’aviation ou l’horlogerie. De Salt à la F1 en passant par Abionic ou HYT, l’ancien homme fort de la multinationale passe en revue ses activités actuelles

Peter Brabeck-Letmathe, 73 ans, est un homme d’habitudes. Quand l’ancien directeur général et président du conseil d’administration de Nestlé n’est pas en voyage à l’étranger, il se rend chaque matin dans son vaste bureau sur le site de Nestlé Suisse, à La Tour-de-Peilz.

Même s’il reste attaché à la multinationale veveysanne – il a été nommé «Chairman Emeritus» lorsqu’il a quitté la présidence du conseil d’administration l’an dernier – il n’accepte l’interview que si les questions n’abordent pas directement Nestlé. Ses multiples mandats et ses investissements dans des start-up restent en revanche des sujets dont il discute volontiers.

Accroché au mur, un Hodler. Sur son bureau, pas de photos de famille, mais celle d’un avion: le Pilatus PC-24 qui vient de lui être livré et pour lequel il a dû parfaire sa licence de pilote.

Le Temps: Etes-vous content de votre nouvel avion?

Très. Il est actuellement en Russie. Un client l’a loué durant la Coupe du monde de football pour voler jusque là-bas.

Vous dites ne plus avoir de lien avec Nestlé mais vos bureaux sont encore dans un bâtiment du groupe…

J’ai été directeur général et président de Nestlé durant vingt-cinq ans. Au total, j’aurai passé cinquante ans dans ce groupe. En tant que «Chairman Emeritus», on m’a octroyé le privilège d’avoir encore un bureau et une secrétaire. Je suis par ailleurs toujours actionnaire de Nestlé, à raison d’environ 0,1%; je n’ai vendu aucune action.

Après toutes ces années à la tête d’un tel groupe, avez-vous réellement réussi à vous en détacher?

Oui, sans trop de problèmes. J’ai été au service de la compagnie, ce n’est pas Nestlé qui a été à mon service. C’est d’ailleurs la base d’un management responsable afin que la société puisse se pérenniser.

On ne peut pas prédire l’avenir, mais on peut participer à sa construction

Ces derniers mois, on a vu votre nom associé à plusieurs start-up très différentes, aussi bien dans l’alimentation que dans la santé ou l’horlogerie. Quel est le fil rouge?

Je suis très curieux de l’évolution de la société au regard de la quatrième révolution industrielle. C’est surtout la nutrition qui m’intéresse car elle constitue la base du développement humain et nous différencie de l’animal. L’homme est ainsi la seule espèce qui prépare ses aliments avant de les consommer. Cette préparation culinaire a forgé notre intellect. Nous avons en outre pu augmenter les rendements de l’agriculture au-dessus de la croissance démographique. Cela nous a offert une sécurité alimentaire mais il y a des conséquences sur l’environnement; notre utilisation des ressources naturelles n’est pas durable à long terme. Mais je suis convaincu que l’analyse des données et l’agriculture de précision participeront à la préservation des ressources naturelles. On ne peut pas prédire l’avenir, mais on peut participer à sa construction.

D’où votre investissement dans la start-up lausannoise Gamaya, qui développe une caméra miniature embarquée sur un drone destiné à l’agriculture?

Par exemple. C’est grâce à la combinaison des nouvelles technologies – l’analyse du big data ou l’agriculture de précision, que fait Gamaya – que l’on parviendra à préserver les ressources naturelles. J’ai aussi réalisé d’autres investissements plus importants, notamment dans la société américaine Indigo. Elle planche sur l’hypothèse que les microbes vivant à l’intérieur de la plante sont essentiels à leur santé. Certains d’entre eux sont réduits par les pratiques agricoles modernes. Indigo travaille directement avec les fermiers sur une plateforme de recherche agricole participative. Je suis également actionnaire d’une très grande société agricole en Uruguay, qui cultive plusieurs céréales tout en étant active dans la production forestière ou l’industrie laitière. Gamaya ou Indigo pourront ainsi tester leur technologie sur de grandes exploitations agricoles. En fait, tout est interconnecté.

Quels montants investissez-vous dans ces start-up?

Je n’articulerai pas de montant, mais c’est très flexible. Ma motivation n’est de toute façon pas financière. Pour avoir une vue d’ensemble, je suis actif au sein de l’accélérateur américain SOSV/Food-X, spécialisé dans l’alimentation. Nous analysons chaque année 100 start-up et en sélectionnons entre dix et douze. Nous les hébergeons quatre à six mois pour qu’elles développent leur concept. Puis, nous soutenons financièrement et accompagnons deux d’entre elles pendant deux ans. Il y a par exemple Memphis Meats, qui a mis sur le marché de la viande fabriquée à partir de cellules souches animales dans un silo de fermentation. On peut déjà manger ces burgers dans les meilleurs restaurants de San Francisco. Ils sont très appréciés par les végétariens et les millennials, très préoccupés par l’impact environnemental. Pour produire une protéine animale, on a besoin de 10 litres d’eau. Avec ces burgers, il n’y a plus besoin d’eau, ni de terre agricole.

Vous avez participé à la création de la société Kasperskian. Qu’est-ce qui vous intéresse dans le caviar?

Pour produire du caviar, l’esturgeon est tué. Cette espèce est en danger d’extinction. Basée en Valais, Kasperskian, dont je suis l’actionnaire principal, a développé une technologie qui permet de produire du caviar en laissant le poisson vivre seize ans. Je veux faire de Kasperskian le «Nespresso du caviar», c’est-à-dire un produit premium fabriqué en Suisse. Il correspond aux attentes des consommateurs de la génération Y, prête à payer pour la qualité.

Ce type d’innovations provient plus facilement d’une start-up que d’un grand groupe comme Nestlé?

Evidemment. Une start-up n’a que deux possibilités: réussir ou échouer. Dans une compagnie établie, il y a toujours la prise en compte du risque sur le reste des activités.

Faites-vous de la prospection pour suggérer à Nestlé de racheter l’une ou l’autre de ces entreprises?

Je n’ai plus de relations professionnelles avec Nestlé, même si je continue d’observer ce qu’ils font et que je réponds volontiers si on me demande un conseil. Mais je ne prendrai jamais l’initiative de les appeler pour leur donner mon avis.

Avez-vous rencontré Mark Schneider, l’actuel directeur général?

Oui, il est venu dans mon bureau.

Quels sont les conseils que vous lui avez donnés, à l’heure de prendre une telle responsabilité?

Je suis convaincu que l’orientation à long terme, la croissance interne basée sur la rénovation et l’innovation ainsi que l’efficacité opérationnelle sont les facteurs décisifs pour la pérennité d’une grande compagnie comme Nestlé.

On voit dans vos investissements que vous vous intéressez également à la santé. Pourquoi?

L’industrie pharmaceutique a une approche moléculaire qui a tendance à laisser de côté le patient dans sa dimension humaine. Tous les traitements aujourd’hui ont des effets secondaires conséquents pour une efficacité qui avoisine les 25%. C’est bien trop peu. Je suis convaincu que l’avenir de la médecine sera préventif et personnalisé. L’immunologie m’a sauvé la vie (un cancer lui a diagnostiqué en 2014, ndlr) et j’en suis très reconnaissant, mais ce n’est pas la solution idéale. J’ai ainsi investi dans la société Moderna à Boston, qui a développé une plateforme spécialisée dans la connexion entre les cellules. Elle travaille sur la programmation des messagers RNA qui transmettent des informations aux cellules. J’ai aussi voulu aider Nicolas Durand, fondateur de la société lausannoise Abionic. Ce pilote et entrepreneur est venu me voir et j’ai été convaincu du système qui permet de repérer très rapidement le risque de septicémie.

Et les montres de la marque neuchâteloise HYT? Vous n’en portez pas mais vous êtes investisseur?

Elles sont bien trop chères pour moi (rires). Mais il s’agit d’un produit premium qui me fascine. L’application de cette technologie (ndlr: indication de l’heure grâce à des mouvements ultra-précis de fluides) n’est pas limitée à la montre. PreciFlex, société sœur de HYT, a, par exemple, créé Preci-Health pour améliorer la précision dans les injections médicales. Je vais d’ailleurs y investir à nouveau prochainement.

Au poignet, vous portez une Carl Suchy & Söhne, marque qui vous appartient, c’est juste?

Oui, j’ai environ 40% de la société. J’ai vendu tous mes appartements en Autriche depuis le décès de ma mère et je voulais garder un lien avec mon pays d’origine. Carl Suchy était le fournisseur de la cour impériale d’Autriche, c’est très traditionnel. J’ai voulu faire revivre cette marque.

Avez-vous seulement une idée du nombre de sociétés dans lesquelles vous êtes actif?

Pour être honnête, je n’en ai aucune idée.

Quels sont vos projets d’avenir?

Avec tout ce dont on a déjà parlé, je suis bien occupé. Pour l’heure, j’ai décidé de ne pas me lancer dans de nouveaux projets. A l’exception d’une chose, peut-être dans le sport, en Suisse, avec l’un de mes fils. Mais je n’en dis pas plus pour l’instant.

Vous êtes certainement très sollicité. Comment faites-vous pour sélectionner les start-up qui vous intéressent?

Je suis souvent en déplacement à l’étranger mais, généralement, je rencontre une société par mois. Pour faire un premier tri parmi les multiples sollicitations, je suis membre d’un club d’investissement via des banques en Suisse et à Londres. J’investis via mon family office, qui est géré par mon fils aîné. Il s’occupe aussi de toutes mes activités en lien avec l’immobilier. Ma femme gère, de son côté, tous nos projets de construction.

Vous occupez également des rôles d’administrateur. Etes-vous toujours impliqué dans la F1?

Oui. Depuis le 1er janvier 2017, j’ai laissé la présidence mais je suis toujours dans le conseil. La F1, c’est un peu différent… Ça m’a toujours fasciné et cela depuis que je suis enfant. Je suis admiratif de l’avancée technologique des moteurs, de leur perfection et du travail d’équipe. Comment peut-on changer quatre pneus d’une voiture en 2,3 secondes? C’est un travail d’équipe incroyable.

Nous sommes déjà largement des cyborgs, quand on y réfléchit

En mai dernier, on voyait votre nom apparaître chez Salt, comme membre du conseil d’administration. Qu’est-ce qui vous séduit dans ces activités?

Je ne connais rien aux télécommunications, mais c’est un domaine qui aura un fort impact sur la quatrième révolution industrielle. La nutrition et la santé seront directement concernées par l’internet des objets. Je voulais par exemple en savoir davantage sur la 5G. Quand Salt m’a approché, j’ai accepté. J’aimerais en savoir le plus possible sur cette quatrième révolution industrielle. Jusqu’où va-t-elle changer nos vies et jusqu’où modifiera-t-elle l’être humain?

Voilà une sacrée question…

Mais elle va se poser très vite. Avec tous les appareils qui sont connectés à nous ou nos prothèses, nous sommes déjà largement des cyborgs, quand on y réfléchit. Allez plus loin: quand il sera possible de greffer des cœurs complètement artificiels, d’ici très peu de temps, resterons-nous des humains? Que deviendrons-nous? Beaucoup de gens n’ont pas compris quel impact cette révolution allait avoir sur nos vies.

Votre maladie a-t-elle modifié votre regard sur la vie?

Non. Néanmoins, le cancer m’a fait prendre conscience du facteur du temps. Lorsque l’on veut entreprendre quelque chose, il faut le faire tout de suite car nous ne sommes pas éternels.

Pensez-vous que vous prendrez un jour une retraite tranquille?

Elle est là, ma retraite tranquille. Je ne peux pas m’imaginer rester assis à la maison à lire les journaux.

Valère Gogniat
LE TEMPS

 



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