.
Actualités
Rubriques

Vente

Emploi

Contact

 



Mathieu Lehanneur : « Le rôle du designer ? Envoyer une micro-flèche dans le cerveau de la person...
 
Le 24-10-2019

Auteur de la scénographie de l'exposition « Beyond Watchmaking » d'Audemars Piguet, Mathieu Lehanneur évoque les liens qui unissent design et horlogerie.

La question est un classique. Pourquoi porter une montre mécanique quand bien d'autres moyens plus pratiques et moins onéreux permettent de s'enquérir de l'heure ? À cette interrogation légitime, Audemars Piguet offre des éléments de réponses à travers l'exposition « Beyond Watchmaking »* (au-delà de la fabrication de montres). Autour d'une pièce octogonale, clin d'œil à la géométrie signature de la Royal Oak, douze pièces, évoquant les index qui graduent le temps, plongent les visiteurs dans les rouages de cette spécialité helvétique qui doit beaucoup à la révocation de l'édit de Nantes. Comme beaucoup d'autres huguenots, les familles Audemars et Piguet fuirent le pays avec, dans leurs valises, un savoir-faire horloger que la rigueur du climat jurassien ne pouvait qu'encourager à développer. Si l'histoire, l'environnement et les modèles emblématiques de la maison se dévoilent au fil des salles, l'événement n'offre pas qu'une vision nostalgique ou patrimoniale. Les artisans œuvrant à l'élaboration de ces instruments sont également mis en vedette. Le paradoxe apparaît. Ces hommes et ces femmes qui ne comptent pas leurs heures pour mettre au point des calibres d'une grande sophistication semblent obsédés par la quête de précision absolue. Une quête vaine qui révèle la vocation véritable de l'horlogerie. Plus qu'une coquetterie, un signe extérieur de richesse, une prouesse technique, cet artisanat raffiné chatouille des valeurs existentielles. Maîtriser l'infiniment précis et l'exhiber à son poignet n'est-il pas le meilleur moyen de matérialiser l'immatériel ? Derrière l'ingénieuse scénographie qui permet d'accoucher de ce constat se cache le designer Mathieu Lehanneur. Touche-à-tout, le quarantenaire qui se fit connaître pour ses médicaments ergonomiques, sorte d'objets thérapeutiques du futur, ou encore sa montre molle en forme de stéthoscope s'expose à présent à la Carpenters Gallery à New York et dans les plus grandes foires d'art contemporain. Rencontre.

On dit souvent que le design est le parent pauvre de l'horlogerie : d'un côté, les manufactures déclinent à l'infini leurs modèles cultes ; de l'autre, lorsqu'elles prennent le risque d'initier une vraie nouveauté, comme ce fut le cas cette année pour Audemars Piguet, cela provoque des réactions épidermiques. Pensez-vous que l'horlogerie soit un univers plus conservateur que les autres ?

Oui, en effet, mais c'est parce qu'elle fait partie d'un univers de luxe qui, par définition, est souvent un peu conservateur. D'autre part, à l'image du nautisme ou de l'automobile, les montres ont pour spécificité de mêler totalement design et ingénierie. Lorsque vous observez une montre, il est difficile de savoir où commence le travail du designer et où s'arrête celui de l'ingénieur.

Une montre fait en moyenne 4O mm de diamètre, est-ce difficile de transcender un si petit objet ?

Le design horloger est à la fois passionnant et frustrant. Pas tant du fait de la taille réduite de l'objet, mais parce qu'il contraint à se mettre au service de la technique et de la fonction. Le rôle du designer est complexe. Lorsque vous dessinez un four ou un grille-pain, la répartition des tâches est claire, il y a, d'un côté, celui qui anime et, de l'autre, celui qui habille. Là, ce n'est pas le cas. C'est par ailleurs un univers qui transporte avec lui tout un patrimoine émotionnel, culturel et social. La montre est un élément de représentation pétri de codes qu'il faut à la fois respecter et bousculer.

Comment voyez-vous la montre du futur ?

Je me méfie des prédictions des designers et des bonimenteurs. L'avenir leur a rarement donné raison !

Aimez-vous l'horlogerie ?

L'objet en lui-même ne m'intéresse pas. La beauté de l'horlogerie est ailleurs. Il y a aujourd'hui mille manières d'avoir l'heure, à la dixième de seconde près, partout, tout le temps, sans même porter de montres. Le commun des mortels n'a d'ailleurs pas besoin de connaître l'heure à la minute ou à la seconde près. Pourtant, on continue de porter des montres mécaniques. Pourquoi ? Parce que l'horlogerie titille des notions plus profondes, d'ordre philosophique, voire métaphasique. Lorsqu'un horloger se rapproche de la nanoseconde, il fait la démonstration de la capacité de l'homme à maîtriser l'immaîtrisable. Porter un garde-temps, c'est chercher à cristalliser ce qui, par essence, nous échappe : le temps qui passe.

Quel est le rôle d'un designer ?

Il n'a qu'une fonction : faire naître une relation entre l'homme et l'objet. Mon rôle est de faire en sorte qu'un objet attire votre attention parmi des milliers d'autres. La concurrence est rude, car nos yeux se posent sur des milliers de choses tous les jours. Le design doit vous donner envie de regarder l'objet, de le posséder, d'en parler, de le transmettre… C'est une science molle bien sûr, mais elle se travaille. Lorsque j'habille un produit, je cherche à envoyer une micro-flèche dans le cerveau de la personne qui croisera sa route.

Il y a plusieurs écoles de designers, ceux qui veulent enchanter le quotidien en embellissant les objets qui nous entourent et ceux qui déconsidèrent leur aspect, n'y voyant que de la cosmétique, pour privilégier l'utilité des créations. Quelle place accordez-vous à la dimension esthétique ?

La dimension esthétique est secondaire dans mon processus créatif. La beauté ne fait pas tout. Et puis je ne suis pas certain que le quotidien ait besoin d'être réenchanté. Il n'est pas si mal comme ça. L'enjeu d'un objet ou d'une œuvre d'art n'est pas seulement d'être joli.

Quelle montre portez-vous ?

Je porte depuis quatre ou cinq ans une Royal Oak d'Audemars Piguet. Étant sensible aux matériaux, j'aime l'idée de porter un bloc d'acier massif. J'aime son poids, sa densité et son battement. Le matin, je la trouve refroidie par la nuit. Puis elle se réchauffe et se cale sur ma température. Elle m'ancre, m'équilibre, me stabilise. Je n'étais pas un inconditionnel d'horlogerie, pourtant, aujourd'hui, sans elle, je me sens nu.

Le Point

 



Copyright © 2001 - 2019 Inter Group News All Rights Reserved